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Sunday, 14 November 2010

COTTARD: LE PROCÈS

20/10/1999 à 01h16

Cottard trop divin pour être humain. L'abbé n'a pas hésité à mettre en cause les enfants dans leur mortelle équipée.


SANTUCCI Françoise-Marie


Guingamp (Côtes-d'Armor), envoyée spéciale.

Sous le soleil qui filtrait, hier matin, dans la salle d'audience du tribunal de Guingamp (Côtes- d'Armor), Jean-Yves Cottard a fait montre d'une certaine décence, à défaut de remords. Un peu voûté, l'ecclésiastique mouille sa voix de repentir. «Je n'ai pas suffisamment pris conscience de mon incompétence, j'ai commis une erreur d'appréciation.» Ces mots, que tout le monde attendait depuis le début du procès lundi matin, l'abbé les a lâchés faute de mieux, acculé par l'insistance de la présidente Maryvonne Lecuyer. Il est jugé pour «homicides et blessures involontaires avec manquement délibéré aux obligations de sécurité et de prudence».

La veille au soir, il s'était essayé à la gratitude. L'audience touchait aux moments tragiques, ceux du 22 juillet 1998 où quatre scouts et un plaisancier trouvèrent la mort après une virée en mer ordonnée par l'abbé. Les deux plaisanciers de l'Alphin, le voilier qui porta secours aux scouts en perdition, finissaient leur déposition. Cottard se lève et dit: «Quoi qu'il en soit, merci.» Le skipper Yves Bécognée lui répond sèchement: «Je dois indiquer au tribunal que ni Corneloup [le troisième équipier à bord de l'Alphin, ndlr], ni Sigogneau [la mère de Guillaume Castanet, le jeune homme qui mourut dans le sauvetage, ndlr], ni moi-même n'avons reçu aucune lettre d'un parent d'enfant mort ou rescapé. Je vous remercie de vos remerciements, je ne peux que constater qu'ils sont un peu tardifs.» Malgré ces deux jours d'audience calamiteux pour elle, la maison intégriste tient bon dans l'adversité. A défaut de reporter les fautes sur l'encadrement du camp scout, pourquoi ne pas charger les enfants eux-mêmes? Cottard lance: «S'ils sont partis ce matin-là, c'est parce qu'ils en avaient envie.» Son avocat renchérit: le drame ne résulterait-il pas d'une erreur de navigation imputable aux scouts? L'un d'entre eux justement, le rescapé Grégoire A. au visage crayeux, ne se risque pas à écorner la version divine. Le drame, selon lui? «Une vague et un coup de vent.» Et quand Yves Bécognée, rappelé pour une confrontation avec Grégoire A., entre à nouveau dans la salle d'audience, il embrasse avec émotion le «petit scout». Celui-ci se raidit instinctivement, corseté, comme ses proches, dans une foi qui lui fait oublier la moindre humanité. Cheveux ras. Pas une fois les regards des proches de Cottard ne se tournent vers Dominique Sigogneau, la mère de Guillaume Castanet, cachée derrière de grosses lunettes de soleil. Chez les hommes en soutane et les familles des scouts, on porte le cheveu ras et le menton fier, on lit la Bible pour conjurer la réalité humaine. Ainsi la maman d'un enfant décédé, malgré la succession d'erreurs pointées depuis lundi, malgré les faux-fuyants de Jean-Yves Cottard, le décharge-t-elle encore. «Nous avons eu le malheur de perdre un enfant, l'abbé en pleure quatre.» Seul Dominique Lasnet de Lanty, un grand barbu aux yeux tristes, semble parfois abattu. Il a perdu un enfant cette nuit-là ­ sa femme s'était constituée partie civile, elle a préféré ne pas venir. Trop de pression dans ce milieu intégriste? Jamais l'audience ne se hasarda sur ce terrain glissant: pourquoi de tels camps, quasi militaires, existent-ils? Pourquoi tant de cruauté envers ces enfants, pour soi-disant en faire des hommes? Et quels hommes? Mais il ne s'agissait pas d'instruire le procès de l'intégrisme, ses affidés eussent été trop heureux d'y voir un complot, et cela risquait d'exonérer un abbé plus que jamais responsable de tout. Responsable et coupable? Sûrement, selon le procureur Michel Belin qui, au terme d'un réquisitoire d'une heure et quart, lance à Cottard: «Puissent ces cris d'enfants et ces noms de victimes hanter à tout jamais vos nuits.» Selon lui, «les scouts furent envoyés à la mort. Rien, dans ce qui est arrivé, ne relève du destin». Et d'accuser l'abbé d'être l'instigateur d'une «doctrine» réservée à «un groupuscule d'individus enfermés dans leurs certitudes et coupés du reste du monde», où «la prise de risques était érigée en méthode éducative». «Gourou d'une secte». Michel Belin a requis cinq ans de prison dont deux ferme pour Jean-Yves Cottard (avec affichage du jugement dans les locaux de l'organisation scoute), assortis de l'interdiction, à tout jamais, d'encadrer des jeunes. Un peu plus tôt, l'avocat de Dominique Sigogneau avait désigné l'abbé comme le «gourou d'une secte», qui «obligeait les gamins à dire des choses extravagantes pour ne pas lui nuire». Evoquant la mort de Guillaume Castanet et la douleur de sa mère, qui «parvient à respirer mais ne vit plus», Me Yann Gasnier a demandé en son nom 300000 F de dommages et intérêts. Jugement le 6 décembre.


LÁBBÉ COTTTARD DÉCLINE LA RESPONSABILITÉ


Société 19/10/1999

L'abbé Cottard charge son prochain. L'accusé répète qu'«il n'est pas responsable» du raid tragique des scouts.

SANTUCCI Françoise-Marie


Guingamp, envoyée spéciale.

Une belle prestance et beaucoup d'incohérences. Hier, au tribunal de Guingamp (Côtes-d'Armor), l'abbé Jean-Yves Cottard, 52 ans, n'a en rien varié sa ligne de défense, la sienne depuis le drame qui coûta la vie, le 22 juillet 1998 au large de Perros-Guirec, à quatre scouts marins et un plaisancier. En substance: «Je ne savais pas, je ne suis pas responsable», et les familles des scouts morts comme les ecclésiastiques réunis dans la salle d'audience communient avec lui, attachés à ce guide spirituel d'un autre âge, cet homme habillé d'une soutane et de maigres mots qui ne sait plus rien, ou alors si peu. Accusé d'«homicides et blessures involontaires par manquements délibérés à des obligations de sécurité et de prudence», Jean-Yves Cottard, qui risque cinq ans de prison, n'a cessé de louvoyer.

Pas de diplômes. Personne, dans ce camp de scouts marins, n'avait les diplômes nécessaires à l'encadrement d'une activité nautique. Tous s'en remettaient à l'abbé, qui lui-même s'en remettait aux autres. «Mais vous faisiez quoi exactement?» finit par lancer le procureur Michel Belin à un abbé qui perd de sa superbe au fil des heures. Pas grand-chose. Superviser. Et la sécurité, les compétences? Qui décidait quoi dans ce camp de Trédez-Locquemeau? L'abbé se défausse sur son adjoint, Jean-François Pepe, dont le témoignage fut, involontairement, le point d'orgue d'une journée de dupes.

Un air de Tintin à lunettes, mais sans aucune malice, Pepe lâche n'y rien connaître en voile. La présidente Maryvonne Lecuyer, pugnace, le reprend: «Depuis ce matin, je cherche désespérément à savoir qui était le responsable de ce camp.» Le nez dans ses chaussettes, Pepe bafoue: «Je faisais confiance à l'abbé.» Un abbé qui, malgré ses fanfaronnades juste après le drame (il affirmait être un ancien officier de marine, être rompu à la navigation), n'a plus d'autre alternative: avouer son incompétence. Le mauvais état des bateaux? «Je ne savais pas.» Les tests de natation? «Je n'ai pas vérifié.» Les enfants en surnombre sur les caravelles? «Je n'ai pas fait attention.» Assis juste en face des trois magistrats, Jean-Yves Cottard, aussi droit qu'un prie-dieu en début d'audience, s'affaisse peu à peu.

Sa voix se fait plus sourde, plus nasillarde. Pourtant, en vingt-cinq ans de prêtrise, cet homme a su en forger, des caractères. Responsable du prieuré Saint-Jean à Mantes-la-Jolie (Yvelines), l'abbé dirigeait parallèlement un mouvement de jeunes garçons, Marine Education Jeunesse, affilié à l'Association française des scouts et guides catholiques, qui n'est reconnue ni par les instances du scoutisme, ni par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Malgré ses fréquentes références à Baden-Powell (le fondateur du scoutisme), l'ambition de Cottard se voulait plus martiale. Il s'agissait de «prévenir la délinquance juvénile et la toxicomanie par les activités de mer; de préserver ces jeunes garçons des dépressions et autres prédispositions à la déchéance ou à la destruction de soi». Quitte à user de méthodes radicales. Ainsi, un témoin raconte la fatigue sur les visages de ces gamins, quand ils furent obligés de camper sur un mauvais sol de galets, le premier soir du raid, l'ordre venait de Cottard, mais évidemment, il ne s'en souvient plus très bien.

Lecture de la bible. Au théâtre de Guingamp où est retransmis le procès, les proches de l'abbé, s'ils sont là, se font discrets. Pas comme dans la salle d'audience, où quelques prêtres en soutane lisent silencieusement la bible (en latin), quand les familles des victimes, toujours aussi soudées derrière Jean-Yves Cottard, ricanent à l'exposé de la vie dans le camp. Une semaine avant le drame, un simulacre d'accident d'avion occupe la trentaine de garçons. Le but: savoir qui sont les traîtres à l'origine du crash ­ on apprend que tous l'étaient, à la fin de ce petit jeu qui dura trois jours. Autre anecdote: un témoin croise, mi-juillet 1998, quatre des scouts en maraude dans la campagne. Sans un sou, sans nourriture: «Juste une botte de carottes pour tenir pendant les deux jours de ce raid terrestre.» Et Cottard? La seule chose qui le chiffonne, c'est l'emploi de ce mot: raid. «Ça fait trop militaire.» Ce même fatal été, un second témoin trouve sur sa route un petit scout. Seul, il doit parcourir une cinquantaine de kilomètres. Il crève de faim. Quatre de ses condisciples le rejoignent: à cinq, ils n'ont pour toute nourriture qu'une boîte de raviolis et une pastèque. Et toujours pas d'argent. L'abbé bafouille ­ que peut-il encore dire?

Le procès doit se poursuivre jusqu'à ce soir.